Dans les airs, je manque une collision avec un fou du volant qui fait du 180 kilomètres par heure. Belle performance toutefois.
Je l'engueule : « Hé, vous croyez que les airs vous appartiennent ? »
Il prend ses grands airs et me répond « Vos yeux sont comme deux billes dans une bouse de vache. »
Je le remercie du compliment : on m'a toujours dit que j'avais de beaux yeux. Les siens sont renfoncés, comme par le vent, sans doute à cause des vitesses qu'il pratique. Je le lui fais remarquer. « Vous ne devriez pas parler, me répond-il, vous avez une voix de crécerelle. »
- De crécelle, voulez-vous dire, je suppose ?
- Non, d'ailleurs vous avez également la cervelle d'une crécerelle.
Je n'ignore pas mon défaut d'intelligence, mais de là à être comparée à un crétin ailé... Et puis ma voix est très jolie. Je pourrais faire du téléphone rose. J'y penserai en rentrant dans ma cabane, là-bas, dans les bois.
- Je n'ai pas une voix d'oiseau, c'est vous qui avez les oreilles d'un poisson.
- Les ouïes, voulez-vous dire.
- Non, les oreilles. Vous n'en avez pas, sous-entendais-je.
- Vous en avez, du culot ! Vous ignorez qui je suis ! dit l'homme, dont la forme est aérodynamique : étroit du haut, avec une toute petite tête, puis s'évasant, tel une poire, jusqu'aux hanches, puis s'étrécissant à nouveau en pente douce, se terminant aux pieds.
- Qu'est ce que ça peut me faire, qui vous êtes ? Je sais déjà que vous volez comme un ptérodactyle de course et que vous êtes particulièrement désagréable.
- Désagréable ? Pourquoi serais-je agréable avec une bouse de vache qui piaille comme un stupide volatile ?
- Par pur savoir-vivre.
- Personne ne sait vivre mieux que moi. Je suis riche à milliards.
- Oh ! Me voilà séduite, lui dis-je sur un ton sarcastique.
Voilà que l'homme en forme de poisson me saisit par la manche, et me tire à sa suite dans les airs, en direction de la montagne. Je regarde, toute apeurée, mon compteur de vitesse : on est à du 160. J'écarte les jambes pour freiner, mais rien n'y fait : la vitesse ne fait qu'augmenter.
- Ca ne sert à rien, me crie l'homme, je suis bien plus fort que vous.
- Ralentissez ou j'appelle les poulets bleus, lui dis-je.
- Ha ha ha ! Ils ont peur de moi, très chère, vous ignorez toujours qui je suis.
- Et je n'en ai toujours rien à faire !
Nous atteignons rapidement la montagne. Par-delà une falaise, j'aperçois une immense propriété, avec piscine en forme de c½ur (quel bon goût !), deux courts de tennis et un green.
La maison est un château à deux donjons et quatre tours, avec un pont-levis qui enjambe une rivière.
L'homme ralentit.
- Vous êtes peut-être protégé de ce qui vient de la terre, par contre, on peut vous assaillir via les airs.
- Mettez donc ce bracelet, et vite, on arrive.
Je m'exécute.
- Qu'est-ce que c'est que cette imbécillité ?
- Très chère, elle vous sert à traverser le champ électromagnétique qui entoure mon petit nid.
Nous atterrissons dans la cour centrale du château. Je suis saisie par les couleurs de la bâtisse : rose fluo pour les murs, rayures jaune fluo et vert fluo, en vrille, pour les deux donjons et les quatre tours.
D'ailleurs, le maillot de l'homme-poisson volant est rose fluo à l'avenant. Je ne l'avais même pas remarqué, tant il m'agaçait avec son discours de goujon, non, de gougeât.
Je lève les yeux : d'autres volent là-haut. L'un descend vers le château. Je le vois soudain tressauter sur une surface invisible.
- Le champ électromagnétique, dit l'homme en rose fluo. Il s'en tirera avec quelques neurones en moins. Grillés.
- Mais vous êtes complètement à la masse !
- Ne m'insultez pas et réfléchissez plutôt : comment protéger ma propriété tout en recevant de la lumière du soleil ?
- Je vous dis que vous êtes complètement à la masse, vous ne me ferez pas changer d'avis. Ca doit être votre fric qui vous a inversé quelques échanges neuronaux.
- La folle, ici, c'est vous. Ou plutôt non ; je pencherais davantage pour « débile mentale ». Je me demande d'ailleurs pourquoi je vous ai emmenée ici.
- Parce que vous vouliez me prouver votre puissance, mais je ne suis toujours pas convaincue. Par ailleurs, je ferais bien un petit plongeon dans votre piscine.
- Donnez-moi votre nom d'abord : je tiens à jour un agenda dans lequel j'inscris les gens qui nagent dans ma piscine.
- Montrez voir ?
L'homme-poisson me tend un philo fax en peau de crocodile puant.
- Mais il n'y a qu'un nom, le même sur toutes les pages ! « Allesfürmich »
- Oui, c'est moi. Et vous ?
- Mathilde.
- Prénom de bonniche. Mathilde comment ?
- Sortilège.
- Encore plus idiot. Etat civil ?
- Célibataire, née en mars 1967, cheveux bruns, yeux verts, tour de poitrine...
- STOP ! J'ai tous les renseignements nécessaires. Allez nager.
Il y a un grand plongeoir, que j'emprunte. La piscine est toute rose (fluo bien sûr) et je plonge. Je manque de me fracasser le crâne au fond : il n'y a pas assez d'eau.
- Hé ! Allesfürm ! Vous économisez la flotte ou vous êtes un criminel ?
- Les deux, me répond-il. Comment croyez-vous que l'on soit si riche sans avoir de sang sur les mains ? Et puis l'eau est très chère, vous n'êtes pas sans savoir qu'un mètre cube vaut un lingot d'or ?
- Vous êtes complètement à la masse. Je me répète, mais les faits ne font que me le confirmer.
- Je n'avais pas l'intention de vous tuer. C'est vous, petite inconsciente, qui avez fait une tentative de suicide en plongeant de si haut alors que vous ignoriez le niveau d'eau.
- Je reconnais mon imprudence, mais vous auriez pu me prévenir !
- Ma philosophie est de laisser la nature s'exprimer. J'observe que la vôtre est par trop téméraire, et digne, à mon tour de me répéter, d'une débile mentale.
- Vous savez ce qu'elle vous dit, la débile mentale ???
- Taisez-vous. Vous allez encore vous ridiculiser.
- Je croyais que vous laissiez la nature s'exprimer ?
- C'est cependant vrai. Allez, exprimez votre grossièreté.
- Non, vous n'en valez même pas la peine. Je vais rentrer chez moi à présent.
- Pas question. Vous devez visiter le château et le parc.
- Restez-y tout seul, comme l'âme en peine que vous êtes.
Là, je lui ai cloué le bec, à ce Allesfürmich. Je m'envole vers le ciel, non sans m'être assurée que je portais toujours le bracelet anti-barrière électromagnétique.
Mais le fou, qui a repris ses esprits, me rattrape bien vite et me fait atterrir avec lui sans ménagement.
- Je vous ai dit qu'il fallait visiter.
- Et quand allez-vous me relâcher, je vous prie ?
- Après la visite. Ensuite vous me ferez visiter votre propriété.
J'éclate de rire.
- Ma « propriété » ? J'habite une cabane perchée, là-bas, en forêt, dans un grand arbre.
- Ma pauvre ! Et si vous veniez habiter ici ? Je remplirais la piscine...
- Merci non ! Sans façons ! Je suis très bien dans ma cabane.
- Mais vous êtes une SDF ! Ici, au moins, vous auriez un domicile...
- Non, non et non. C'est très agréable d'être SDF dans une forêt. Personne ne vient vous emmerder.
- Mais vous ne vous sentez pas trop seule ?
- Contrairement à vous, j'aime ça.
- Comment « contrairement à vous » ? M'insulteriez-vous ?
- Du tout, mais j'observe. La solitude vous pèse.
Tel un enfant boudeur, Allesfürmich me tourne le dos.
Puis il se ressaisit.
- Maintenant, on visite.
- Puisque je n'ai pas le choix...
Contrairement aux apparences extérieures, l'intérieur du château est magnifique. Il y a des tapisseries du Moyen-âge pratiquement sur tous les murs, en pierres du pays. Au sol, du parquet soigneusement entretenu – par qui ? De salle en salle, je m'extasie.
- Avez-vous du personnel ?
- Euh... Oui... En quelque sorte... Avez-vous faim ?
- Oui, enfin je suis surtout curieuse de goûter votre cuisine...
Allesfürmich m'emmène à la salle à manger. La table est immense et les mets fument déjà dans nos assiettes. Une étrange silhouette, furtive, sort de la pièce. Je m'exclame :
- Mais c'est un chien !
- Amélioré, amélioré très chère.
- Comment avez-vous fait « ça » ?
- En récupérant des neurones humains dans ma barrière électromagnétique, que j'ai greffés sur toutes sortes d'animaux. Tenez, voici un hippopotame avec son violon. Un violoniste a voulu visiter ma propriété il y a de cela une semaine. Il ne restait plus qu'à me procurer l'hippopotame.
L'hybride joue à merveille un morceau de Mozart. Je reste subjuguée quelques minutes, puis je regarde dans mon assiette. De la bouffe pour chiens, l'odeur est reconnaissable entre mille.
Le cuisinier ou la cuisinière n'a pas, me semble-t-il, suffisamment de neurones humains...
- Ma parole ! Vous avez raison ! Je vais le châtier !
Il fait sonner une cloche. Le chien arrive. Allesfürmich lui administre trois coups de bâton électrique. La pauvre créature s'enfuit en hurlant.
- Vous y allez un peu fort ! Après tout, c'est vous qui êtes à blâmer : vous n'avez pas réussi l'opération !
- Oui, c'est vrai, mais j'étais énervé. Et quand je suis énervé, j'électrifie facilement... J'ai du mal à me dominer, et comme je suis très fort...
- ... Et très à la masse...
- Vous voulez une décharge ou quoi ?!
Soudain entre une biche, un plateau entre les sabots, avec de nouvelles assiettes, qu'elle dépose l'une devant moi, ensuite l'autre devant Allesfürmich.
Les mets sont délicieux. C'est... de la biche, sauce au vin rouge, airelles et croquettes (pour humains). Le vin flatte mon palais. Un Bordeaux de 1979.
Après le repas, l'homme-poisson, toujours dans son maillot rose fluo, m'emmène à l'étage. Il me fait visiter les chambres, les donjons et les tourelles, au sommet desquelles la vue sur la montagne est magnifique.
Ensuite, il m'emmène dans les jardins à la française, puis à l'anglaise, un vrai régal pour les yeux et l'odorat.
- Voilà, j'ai tout visité, j'ai bien mangé, je vous remercie, je rentre.
- Je vous raccompagne à votre propriété.
- Non merci, vous volez trop vite.
- J'irai doucement, promis.
A bout d'arguments, j'accepte.
Nous nous envolons. Soudain, il m'attrape par la manche et part à du 190. Je hurle :
- Vous aviez promis !
- Je tiens rarement mes promesses, c'est une partie de mon charme.
Nous arrivons à la forêt. Il ralentit.
- Où est-ce ?
- C'est moi qui conduis.
Mon grand chêne se dresse, nous sommes à quelques pas de ses rameaux les plus hauts. Je descends, suivie de mon fou de compagnon, jusqu'à ma cabane.
- Entrez, je vous prie, la porte n'est jamais fermée.
- Ciel ! Que c'est petit !
- Je vous avais prévenu.
- Et vous ne voulez toujours pas emménager chez moi ?
- Non, absolument pas. Allez-vous me laisser, à présent ? Vous m'avez épuisée, j'aimerais me reposer.
- Mathilde, je voudrais vous dire...
- Oui ?
- Vos nom et prénom ne sont pas stupides...
- Merci.
- Et aussi...
- Oui ?
- Je regrette de vous avoir passé ce bracelet, quelques neurones à vous m'auraient bien plu...
- Merci. Et adieu.
Le poisson volant reprend sa route. Je regarde mon poignet : il ne m'a pas réclamé le bracelet et moi je l'avais oublié.
Un jour, peut-être, je retournerai dans la montagne...
Je regarde mon chat, Gab, dévorer un cervelas vert.